Vendredi 19 juin 2020 – Projet de recherche GSRL sur les enjeux liés à l’islam face au coronavirus – Pierre-Jean Luizard : « Le coronavirus : nouvel ennemi du Hezbollah »

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Le coronavirus : nouvel ennemi du Hezbollah

 

 

Pour faire face à l’épidémie du coronavirus, qui avait alors fait 19 morts au Liban et mis le pays à l’arrêt, exacerbant encore un peu plus la crise économique dans laquelle il se débat, le Hezbollah a décrété dès mars la mobilisation générale. Mille cinq-cents médecins et trois mille infirmiers et secouristes, mobilisés habituellement dans la lutte contre Israël, l’ennemi historique, ont été appelés à combattre le virus, un nouvel adversaire invisible. Un hôpital entier, deux centres de dépistage, trois structures de quarantaine et vingt-cinq ambulances ont été mis à disposition des malades. « Notre objectif est de soulager les hôpitaux publics et le gouvernement », a expliqué Hussein Fadlallah, le responsable du parti chiite pro-iranien pour la région de Beyrouth. « Le niveau de préparation est le même que pour une guerre », a ajouté le cadre du mouvement.

 

Exposé lors d’une conférence de presse organisée le 23 mars, il entendait répondre au discours prononcé à la mi-mars par le secrétaire général du mouvement, Hassan Nasrallah. Comparant la bataille contre le coronavirus à « une guerre mondiale », le leader chiite, qui vit caché depuis la guerre de 2006 contre Israël, avait jugé que « [leur] devoir religieux premier (…) consiste à préserver [leur] vie, celle des [leurs], celle de [leur] entourage et celle de [leur] peuple ».

 

Ce discours mérite d’être analysé tant il révèle l’évolution d’un mouvement religieux vers plus de sécularisation. Tout en mettant l’accent sur « la foi et la patience, les meilleures armes contre le coronavirus », Hassan Nasrallah consacre, le 13 mars 2020, presque exclusivement son discours à la pandémie et aux mesures que chaque individu doit prendre pour se préserver et protéger autrui.

 

« Mon dernier point en ce qui concerne le coronavirus, et le plus important à mes yeux, est qu’en nous lançant dans cette bataille (contre la maladie), Ô les gens, Ô mes bien-aimés, nous devons être armés de la foi, la foi en Dieu le Très-Haut et l’Exalté. Dieu le Clément, Dieu le Miséricordieux, Dieu le Capable, Dieu qui tient en Ses mains le Royaume des Cieux et de la Terre, Dieu le Tout-Puissant. Cette foi doit être présente avec force dans notre esprit, dans notre cœur et dans notre âme tout au long de cette bataille, comme pour toutes les batailles. Et nous devons nous réfugier en Dieu le Très-Haut et l’Exalté, L’appeler au secours, Lui demander protection et rechercher ardemment Sa présence. Nous devons L’invoquer pour qu’il nous vienne en aide, nous donne les moyens et nous guide. Cette bataille exige de la patience, de la détermination, de l’endurance, de l’espoir ; il ne faut pas désespérer. Il faut de la persévérance, de la volonté, de la résolution. Et c’est Dieu qui nous donne tout cela.

 

« Cette bataille a besoin de guidance, y compris de la guidance des savants (en sciences islamiques), des scientifiques, des médecins, des centres d’expertise et de recherche internationaux. Il est possible que, même après un ou deux mois, voire un ou deux ans, ils ne parviennent à aucun résultat (à aucun remède), et c’est Dieu qui peut les guider et leur enseigner (ce qu’ils ignorent). C’est Dieu qui peut leur ouvrir les portes closes. Il faut faire appel à Dieu le Très-Haut et le Tout-Puissant et avoir foi en Lui, et ce doit être là notre arme la plus puissante et la plus constante dans cette bataille.

 

« Écoutez-moi bien, Ô mes frères et sœurs, Ô les gens : le plus grand danger dans n’importe quelle bataille, qu’elle soit politique, militaire, et même sanitaire et médicale, est lorsqu’un des deux belligérants sur le front est atteint par la peur, la terreur, le sentiment d’impuissance, de faiblesse, d’impasse, de désespoir. Lorsque la mentalité défaitiste s’empare de lui, tout est fichu, et ce même s’il s’agit d’une puissante armée, même s’il possède l’arme nucléaire, même si ses capacités sont colossales. Car la base est ici (dans le cœur, le for intérieur). »

 

« Aujourd’hui, faire peur aux gens, leur inspirer la terreur, leur donner l’impression que nous sommes face à une pandémie insurmontable, à laquelle aucun remède ne peut être trouvé et aucun succès être obtenu, et face à laquelle il faut s’avouer vaincu, baisser les bras et se morfondre, faire cela est une véritable catastrophe, et c’est même un crime. Ce crime est peut-être aussi grave que celui de semer la corruption sur la Terre (un des plus grands péchés en Islam). Quiconque s’exprime, commente ou écrit sur les réseaux sociaux doit être particulièrement vigilant au fait que faire peur aux gens, les terroriser, répandre des mensonges, répandre l’esprit défaitiste, le désespoir, le découragement, la faiblesse, etc., cela mène à la défaite et à notre perte. Nous devons surmonter tout cela. Il faut se considérer en guerre. »

 

« Même face à la mort… Supposons que ce mal ait été isolé aux seuls hôpitaux et y subsiste pendant un certain temps, et que comme le disent les médecins, parce qu’untel souffre de telle ou telle comorbidité, qu’il est d’un âge avancé ou autre, le covid-19 entraîne effectivement sa mort. Que Dieu en fasse surgir un bien (dans ce monde ou dans l’au-delà) ! »

 

« Certes, tu es appelé à mourir, comme ils sont aussi appelés à mourir. » (Coran, 39, 30.) « Toute âme goûtera la mort. » (Coran, 3, 185.) Nous allons tous mourir un jour, et le décret est arrivé pour untel, fin de l’histoire. Nous avons le devoir de faire tout notre possible (pour se préserver). Il ne faut pas rendre les armes sans combattre, jamais de la vie ! Notre obligation religieuse est de faire tout ce qui peut protéger notre vie. Mais supposons que la mort frappe untel ou untel. Que Dieu en fasse un bien ! Nous sommes satisfaits de la volonté de Dieu le Très-Haut et l’Exalté, et nous devons continuer à vivre. »

 

« Comme pour la guerre : dans la guerre, nos maisons sont détruites, de même que nos biens et nos ressources, nos bien-aimés sont tués, blessés, réfugiés, frappés de tous les maux, mais on tient bon. Lorsque nous résistons, nous prenons le dessus et nous remportons la victoire. Mais si la mort, les blessures et les destructions mènent à notre défaite, nous aurons tout perdu. Il en va de même pour cette bataille (contre le coronavirus). »

 

« C’est la foi qui nous donne cette force. (Nous pouvons résister et vaincre grâce) aux invocations, à la demande d’intercession (auprès des Prophètes et Imams), à l’appel à Dieu le Très-Haut et l’Exalté. Chacun peut le faire à sa manière, selon ses croyances, car la relation avec Dieu est ouverte (et peut s’exprimer de différentes manières). Chacun peut invoquer Dieu dans la langue qu’il veut, de la manière qu’il veut, de la façon qui lui paraît appropriée. »

 

« Parle avec lui comme tu parles à n’importe qui. Il t’entend, Il sait et comprend ce que tu dis, Il accède même à tes pensées et à ton cœur. Il connaît ta sincérité et ton ardeur. »

 

« C’est pourquoi nous avons besoin de cette foi, de ces invocations et de cette âme forte. Nous n’avons pas le droit de laisser notre détermination être ébranlée. Nous devons être forts face à ce défi, même si les vérités sont difficiles, il faut garder confiance en Dieu. Pendant les différentes guerres (menées par le Hezbollah), on nous apprenait qu’il y avait 100 martyrs, 200 martyrs, 1 000 martyrs, 5 000 martyrs, 10 000 blessés, 100 000 maisons détruites… Mais nous n’étions pas ébranlés. Et c’est pour cela que nous avons toujours été victorieux. Et aujourd’hui, c’est la même chose. Quelles que soient les pertes infligées par cette épidémie, nous devons faire face avec force et détermination. Les forts sont ceux qui survivront et qui seront victorieux.

 

« Je demande à Dieu le Très-Haut et l’Exalté la santé et le salut à tous, et la victoire dans cette bataille, avec Sa grâce. »

 

Ce premier discours de Nasrallah a été suivi par un autre, le 28 mars 2020, consacré au mois sacré de sha‘bân (qui précède le mois de ramadân) et à la pandémie de coronavirus.

 

« J’ai donc évoqué trois points au sujet de la guerre (mondiale) contre le coronavirus, et mon quatrième point (est l’importance) de réfléchir à tout ce qui se passe actuellement dans le monde. Tout le monde suit la situation, mais c’est surtout l’élite politique, intellectuelle, culturelle, économique et militaire qui se concentre sur les développements actuels (et leurs implications). »

 

« Nous faisons face à une situation mondiale sans précédent, au moins depuis la Seconde Guerre mondiale. Et les implications en sont encore plus dangereuses (et colossales) que celles d’une guerre mondiale. Nous ne savons pas comment finiront les choses mais peut-être qu’après le coronavirus, l’ordre mondial sera complètement chamboulé et que nous ferons face à une situation inédite. Après la Première Guerre mondiale, il y a eu un nouvel ordre mondial ; après la Seconde, il y a eu un nouvel ordre mondial. Après l’effondrement de l’Union soviétique et du bloc de l’Est, et (la fin du Rideau de fer entre) l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est, il y a eu un nouvel ordre mondial. »

 

« Aujourd’hui, ce qui se passe est beaucoup plus important que ce qui a eu lieu durant les guerres mondiales, car cela touche tous les domaines. Aujourd’hui, à la lumière de ce qui se passe dans le monde, il y a un débat culturel, dogmatique, religieux, intellectuel, philosophique… Tout ce qui concerne le domaine des principes, de la culture, de la pensée, de la religion et de la philosophie est actuellement soumis à un tremblement de terre. Un véritable tremblement de terre ! »

 

« Par ailleurs, il y a un débat sur les priorités des États, sur la pertinence et l’utilité des Nations unies et des grandes organisations politiques mondiales. Aujourd’hui, on ne sait pas si les États-Unis d’Amérique vont rester unis, ou s’ils vont être démantelés (en États indépendants). L’Union européenne va-t-elle rester unie, ou va-t-elle se disloquer ? Des voix s’élèvent aujourd’hui au sujet de la mondialisation et de ses conséquences après la crise du coronavirus, et on constate un retour aux sentiments et aux calculs nationalistes, et à la priorité donnée à la patrie. En matière économique, tout ce système capitaliste et libéral est criblé de critiques, de même que l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Sur les questions économiques, financières, au niveau des organisations politiques internationales, (tout est remis en cause). Il y a des États dont on ne sait pas s’ils vont subsister ou disparaître. Il y a de grandes et puissantes forces militaires qui risquent de disparaître (OTAN, etc.). »

 

« Je ne fais aucune prédiction. Je dis juste qu’il faut suivre la situation de près. »

 

« Bien sûr, il ne faut pas être trop hâtif, car certains vont trop vite en besogne en matière d’analyse des questions et de leurs implications, considérant que le monde se dirige vers tel, tel et tel résultat (alors qu’il faut être prudent). Prédire dès maintenant ce qui va advenir à coup sûr est très difficile. Tout cela est lié au succès que connaîtront les mesures prises ici et là, même si le monde entier est violemment secoué jusqu’à présent, c’est lié à la question de savoir si un médicament ou vaccin sera trouvé ou pas, etc. Mais il ne fait aucun doute que nous, aujourd’hui, les générations présentes, que ce soit au Liban, dans la région ou partout dans le monde, nous sommes contemporains d’une nouvelle expérience sans précédent (en ampleur), au moins depuis 100 ou 200 ans. Toute la terre et toute l’humanité vont être chamboulées, et se trouveront dans une situation complètement nouvelle, avec une réalité toute nouvelle, ou disons plutôt, pour être prudent, qu’il est possible que le monde se retrouve ensuite dans une situation complètement différente, avec une réalité toute nouvelle. Je dis « peut-être » mais la probabilité est énorme et véritable, et les données objectives le suggèrent très fortement, tant sur le plan théorique que pratique : aux niveaux intellectuel et culturel, au niveau politique, au niveau des alliances et des organisations politiques, au niveau de l’ordre mondial, de l’économie, des finances, des dépenses publiques, au niveau de l’infrastructure sociale, etc., etc., (tout est en plein bouleversement). »

 

« Nous devons surveiller tout cela de près, car ça aura une influence sur nous, car nous faisons partie (de ce monde). Dans la région, nous en faisons partie sur les plans sécuritaire, militaire, économique, social, culturel, sanitaire, sur tous les domaines. Nous faisons partie de ce monde, qui est devenu, comme on dit, un village, où chacun ressent l’impact de ce qui se passe dans n’importe quel endroit du monde. Nous devons suivre et surveiller cela de près, car les développements peuvent parfois demander de notre part qu’on prenne des mesures, qu’on ralentisse, voire (pour certains, en particulier les pro-occidentaux) qu’on bouleverse tous nos calculs dans bien des domaines qui nous concernent tous. »

 

« Mon avant-dernier point, le cinquième — mon discours comporte six points —, est que j’appelle… Quoi qu’il en soit, j’y reviendrai plus en détail dans mon prochain discours, mais au-delà des mesures (sanitaires) quotidiennes concrètes (qu’il faut absolument respecter et dont je viens de parler longuement), j’appelle (tout le monde) à réfléchir à ce qui se passe dans le monde, et à en tirer les leçons. Lorsqu’on voit par exemple que les États-Unis et l’administration américaine, qui se présentent comme une puissance de premier plan mais, en fin de compte, toute cette administration, qui n’est pas limitée à la personne de Trump, même s’il a une grande influence, toute l’administration américaine est complètement prise de court et désorientée : un jour, ils affirment que (le coronavirus) n’est qu’une simple grippe, et le lendemain, ils disent que c’est un mal sans précédent ; un jour, ils affirment que le 12 avril, il faut que tout le monde soit retourné au travail et que la vie ait repris son cours, et le lendemain, plusieurs États déclarent l’état d’urgence et le gouvernement fédéral déclare l’état d’urgence nationale. La confusion est totale, alors qu’il s’agit du pays qui se présente comme la première puissance mondiale. Voyez (également) la situation des pays les plus riches du monde, etc. »

 

« Ce qui se passe aujourd’hui, et qu’on voit sur les chaînes de télévision, est rendu encore plus frappant par le fait qu’on le voit à la télévision, car tout ce qui pouvait se passer il y a 70, 100 ou 150 ans dans un endroit du monde était méconnu ailleurs (du moins pas en direct). Mais aujourd’hui, nous sommes au Liban et nous pouvons voir tout ce qui se passe dans le monde en direct à la télévision. Quelle est la leçon à tirer ? »

 

« Cette terre, ce monde, cette humanité… Je ne vais rien dire de nouveau, cela a été dit et écrit maintes fois dernièrement, mais il est bon que j’y ajoute ma voix. Alors que la civilisation, la technologie et la connaissance sont parvenues à leur sommet, que l’Homme est parvenu sur la lune, sur Mars, et où sais-je encore, qu’il a créé des armes nucléaires et d’une sophistication extrême, qu’il innove dans tous les domaines, et qu’il y a une révolution technologique sans précédent dans l’histoire humaine, etc., alors que les armées actuelles sont sans conteste les plus puissantes de l’histoire, que ce soit en effectifs ou en équipements, et que les puissances mondiales ont une influence sur toute la face de la Terre, etc. »

 

« Jadis, il y avait un seul homme (à l’orgueil démesuré), Pharaon, qui affirmait « Je suis votre Dieu, le plus haut ! » (Coran, 79, 24), le Pharaon d’Égypte au temps de Moïse. Aujourd’hui, sur toute la Terre, combien y a-t-il de Pharaons qui proclament « Je suis votre Dieu, le plus haut ! », et combien y a-t-il de Nemrod (tyran face à Abraham) qui proclament « Je suis votre Dieu, le plus haut ! » ? Il y a une multitude de Pharaons et de Nemrods qui se comportent comme s’ils étaient Dieu. Il y a même des gens qui sont encore moindres (que des chefs d’État) et qui se comportent comme s’ils étaient des Dieux sur Terre. Mais voyez dans quel état un simple virus microscopique, invisible à l’œil nu, qui reste largement inconnu à ce jour, a mis toute la Terre. »

 

« Chacun peut reconsidérer la situation dans son esprit, sans que j’aie besoin de m’étendre. Faisons une liste rapide : des États entiers sont à l’arrêt et toute leur population confinée, les usines et entreprises sont fermées, le tourisme a cessé dans le monde entier, les compagnies aériennes cherchent ou garer leurs avions, le FMI a déclaré officiellement que le monde est entré en récession économique, le taux de chômage est sans précédent, tout est paralysé, désorienté, confus, les malades et les morts s’amassent (par centaines de milliers et bientôt par millions), tout est à l’arrêt —les écoles, les universités, le tourisme, le sport… —. Qu’est-ce qui tourne encore ? Un simple virus a jusqu’à présent immobilisé plus de 3 milliards de personnes, depuis que l’Inde, qui compte plus d’un milliard d’habitants, s’est ajoutée à la liste. Il y a 3 milliards et plusieurs centaines de millions de personnes confinées à domicile. »

 

« Qui les a mis dans cet état ? Qui ? Une armée ? Un gouvernement ? Une grande puissance ? (Rien de tout ça). Ils ont été assignés à résidence par un simple virus invisible à l’œil nu. Cela exige que chacun réfléchisse sérieusement (à la condition humaine) et en tire les leçons. Dans de telles situations, on se rappelle de ce que Dieu le Très-Haut à dit (aux hommes) : « En fait de science, vous n’avez reçu que bien peu de chose. » (Coran, 17, 85) »

 

« Où est la science humaine aujourd’hui ? Malgré toute sa sophistication, après 2 ou 3 mois, l’humanité reste impuissante, incapable de comprendre ce qu’est ce virus, comment elle va pouvoir le décoder, comment elle va le soigner, etc. Tous les esprits du monde sont penchés sur la question. L’élite intellectuelle et scientifique mondiale s’affaire dans toutes les académies et dans tous les centres d’experts, que ce soit par motivation éthique et humanitaire, par motivation financière et lucrative, par motivation électorale ou (même) par motivation raciste, et tous recherchent un remède. C’est une compétition historique qui a lieu aujourd’hui, avec différentes motivations. Mais jusqu’à présent, il n’y a pas de remède. »

 

« Plaise à Dieu qu’ils trouvent un remède ! Il n’est pas nécessaire qu’ils échouent pour que les gens puissent en tirer les leçons, non ! Que Dieu fasse qu’ils trouvent un remède. La Miséricorde de Dieu pour Ses serviteurs, en un clin d’œil, peut embrasser le monde entier, par Sa Volonté, Sa Bonté, Sa Générosité, Sa Bienveillance. Mais nous, les êtres humains qui suivons les choses et les subissons, nous trouvant au cœur de cette épreuve, de cette bataille et de cette guerre, nous devons en tirer les leçons. »

 

« Il est naturel, au vu de la nature humaine, et cela a été constaté à travers l’histoire, que les hommes, lorsqu’ils font face à des épreuves et à des difficultés de cette ampleur, se tournent vers Dieu le Très-Haut et l’Exalté. Et nous devons faire appel à Dieu le Très-Haut et l’Exalté. Bien sûr, il y a des gens qui sont opposés (à la religion), et qui ont d’autres convictions, d’autres pensées, mais c’est leur problème. Mais la logique, la rationalité, les arguments, les preuves et la nature humaine poussent spontanément à ce qu’on se tourne toujours vers Dieu et qu’on place nos espoirs en Lui, mais surtout lorsqu’on n’a plus d’autre secours que Lui. Ça y est, c’est terminé, il n’y a plus rien à faire, sinon en appeler à la Bonté de Dieu, à la Miséricorde de Dieu. »

 

« Cet appel à Dieu dont j’ai parlé dans mon discours (du 13 mars) fait partie des armes les plus puissantes dont nous disposions, surtout les gens simples, ceux dont les cœurs sont brisés (par l’adversité). Il y a peut-être beaucoup de gens qui ne souffrent pas encore, car comme je l’ai dit, la situation au Liban reste acceptable : le nombre de décès reste très faible, et même le nombre de malades, lorsqu’on compare notre situation au reste du monde, nous sommes dans la meilleure partie de la liste (au jour de ce discours, le Liban comptait 412 cas et 8 morts ; au 6 avril, le Liban recense 527 cas et 18 morts). Jusqu’à présent, nous n’avons pas de situation critique, ou de gens qui meurent de faim. Nous n’avons (presque) pas de morts du coronavirus, nous n’avons pas de morts de faim ; tout ce que nous avons, ce sont des mesures (sanitaires de fermeture et de confinement), et les gens étouffent (enfermés) dans leur maison, c’est vrai. Mais faut-il attendre que notre situation empire et devienne très difficile avant de se tourner vers Dieu le Très-Haut et l’Exalté ? »

 

« Quoi qu’il en soit, je laisse cette question à la réflexion et à la pensée (de tous), et j’y reviendrai en de prochaines occasions si Dieu le veut, dans quelques jours, une semaine, 10 jours, on verra. »1

 

 

Que retenir de ces discours ?

 

Ces deux discours illustrent la vision du monde d’un mouvement religieux chiite qualifié d’islamiste pour son aptitude à mêler religion et politique. Au-delà de ce constat, largement euro-centré car l’histoire moderne du clergé chiite a été largement politique, ils mettent en lumière des visions beaucoup plus proches d’une forme d’humanisme que le qualificatif d’ « islamiste » ne le suggère.

 

« Notre obligation religieuse est de faire tout ce qui peut protéger notre vie. » Cette assertion du discours du 13 mars résume bien la tonalité générale d’une vision où le caractère sacré de la vie, de toutes les vies, prime sur toute autre obligation.

 

 

Vers un humanisme islamique ?

 

L’humanisme, qui prend l’Homme pour fin et valeur suprême, est un mouvement de pensée marqué par son origine européenne. Toutefois on ne peut qu’être frappé par les similitudes entre un certain humanisme chrétien et le discours du chef du Hezbollah. La vie ici-bas est une valeur suprême et l’au-delà n’est pas autant valorisé dans la mesure où il faut tout faire pour le retarder. Par quel moyen ? La foi certes, mais on sollicite Dieu pour un vaccin contre le virus le plus rapidement possible sans se faire d’illusions sur les motivations des scientifiques… ni sur la toute-puissance de la science dont l’épidémie a montré les faiblesses.

 

La responsabilité de l’Homme, promu acteur de son destin tout en devant demeurer modeste face à un défi tel que l’épidémie de coronavirus, est encore un point commun avec l’humanisme chrétien. On sait que le Hezbollah, à la suite de l’Iran, tend à accorder le titre de « martyr » (shahîd) à tout membre du personnel médical mort du virus dans l’exercice de ses fonctions. Le Hezbollah a prôné la prière à la maison et s’est fait le champion du confinement. Cette sacralisation du corps médical et cette prise en compte sanitaire de l’épidémie sont à mettre en relation avec la disparition d’un ennemi humain désigné (il est à peine question d’Israël) et la reconnaissance de la pluralité du monde religieux et politique.

 

Le discours de Nasrallah est celui d’un quasi-chef d’État face à un État libanais défaillant. On le mesure en le comparant par exemple avec les attaques confessionnelles du dirigeant druze Walid Joumblatt désignant le coronavirus comme « iranien » comme pour suggérer qu’il s’agissait d’un virus avant tout chiite véhiculé par les pèlerins de retour d’Iran.

 

 

Une stature de chef d’État

 

Le chef du Hezbollah se fait volontiers géostratège, avec une dramatisation de l’épidémie, qui annoncerait un nouveau monde en point d’interrogation. Là encore, Nasrallah parle davantage comme un expert que comme un clerc : par l’incertitude de l’avenir qu’il reconnait comme par la hauteur de son point de vue qui englobe l’humanité entière où le virus est désigné comme l’ennemi à abattre. L’islam du Hezbollah est largement le reflet d’un processus de sécularisation de la religion où celle-ci est devenue une idéologie pouvant être une idéologie de combat mais aussi le fondement d’un nouvel humanisme.

 

On est loin de l’État islamique qui a fait du coronavirus un « châtiment divin » contre les mécréants, résumé dans l’expression « soldat de Dieu ». Là aussi, il s’agit du résultat d’une sécularisation et d’une idéologisation de la religion, mais dans un contexte sunnite bien différent.

 

 

Un ou des discours ?

 

Les deux discours ci-dessus montrent la capacité de Nasrallah à endosser un costume de chef d’État et à se faire le chantre d’un certain humanisme. Il faut admettre que l’épidémie a été l’occasion rêvée pour le mouvement chiite de reprendre la main face à un mouvement de contestation qui mettait en accusation un système politique confessionnel dont le Hezbollah est le premier bénéficiaire. Le virus a momentanément réduit le mouvement même si Tripoli, frappée par la crise économique plus que d’autres régions du Liban, est encore le théâtre de manifestations, parfois violentes. Dans d’autres discours, le chef du Hezbollah reprend ses menaces de destruction d’Israël et voue Donald Trump aux gémonies comme on y est habitué. Double discours ? Comme beaucoup d’hommes politiques, Nasrallah sait utiliser plusieurs registres. Le fait de désigner le coronavirus comme l’ennemi principal est peut-être, et même certainement, une manœuvre en fonction d’une conjoncture exceptionnelle. Toujours est-il que cet humanisme revendiqué existe aussi dans le discours multiforme du Parti de Dieu.

 

Pierre-Jean Luizard (CNRS)

 

 

1 Les vidéos des deux discours, ainsi que la traduction française sont consultables sur […https://blogs.mediapart.fr/le-cri-des-peuples/blog/110420/nasrallah-le-coronavirus-bouleversera-l-ordre-mondial]

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