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Séminaire interne / Atelier théorique GSRL du 18/04/2019

 

 

 

Thème et orateur(s) :

 

Le GSRL (UMR 8582) s’est retrouvé à Ivry-sur-Seine pour son quatrième séminaire interne de l’année 2019, couplé cette fois-ci avec un atelier théorique, ce qui a donné l’occasion d’un format adapté et rallongé, avec deux orateurs principaux et un temps plus substantiel donné à l’échange. Le thème central du jour est Modernité, modernités multiples, ultramodernités. La réflexion commune s’est articulée autour de la perspective d’un historien, Pierre-Jean Luizard (CNRS), venu présenter son dernier livre, La République et l’islam, aux racines du malentendu (Paris, Tallandier, 2019), et l’approche d’un sociologue, Jean-Paul Willaime (EPHE), venu détailler les différentes déclinaisons de la modernité et de son prolongement ultramoderne, en prenant comme point d’appui l’hypothèse des modernités multiples de Schmuel Eisenstadt. Un tour de table a d’abord été l’occasion de présenter actualité scientifique et publications. Ensuite, les deux orateurs ont chacun présenté leurs réflexions ; une courte pose a suivi, relayée par deux heures d’échanges, devant une assistance nourrie et très participative.

 

 

 

 

 

Résumé :

 

Pierre-Jean Luizard a ouvert le ban de ce séminaire/atelier, en présentant les grandes lignes de l’ouvrage qu’il vient de publier. Il souligne la dimension synthétique de sa démarche. La recherche présentée ne consiste pas en une monographie détaillée, basée sur sources primaires, qui défriche un champ méconnu. Elle vise plutôt à mettre en perspective des éléments (en principe) déjà connus, depuis l’Expédition d’Egypte de Bonaparte (1798-1801), jusqu’à l’affaire Sarrail, général républicain, dans l’entre-deux guerres. Les épisodes évoqués ont pour point commun de montrer ceci : contrairement à l’idée largement répandue selon laquelle le projet colonial serait exclusivement un projet de droite, il a été soutenu, en réalité, par le camp républicain. En dehors de l’invasion de l’Algérie par Charles X, la colonisation française, au XIXe siècle, est pensée et portée dans un cadre intellectuel hérité de la Révolution française. Coloniser, c’est civiliser et répandre l’idéal républicain français, moderne et émancipateur, aux “indigènes”. Pierre-Jean Luizard revient en détail, pour illustrer son propos, sur l’Expédition d’Egypte. Bonaparte se veut être un génie de la Liberté, porteur d’une mission civilisatrice opposée aux Mamelouks préssntés comme brutaux, oppresseurs et passéistes. Il entend “libérer” les Egyptiens des Mamelouks en proclamant la “République française d’Egypte”. Mais entre les déclarations d’intention à portée universaliste, et la réalité de l’occupation française, le décalage se révèle béant. Il s’accentue encore lorsque Bonaparte, en manque de soutien financier de la métropole, en vient à augmenter la pression fiscale sur les populations du delta, non sans faire preuve d’une brutalité répressive extrême : décapitations, décimations et humiliations achèvent de décrédibiliser, aux yeux des élites locales, les intentions modernes, universalistes et généreuses portées par les Français. L’historien révèle ainsi le décalage entre l’image idéalisée d’une Expédition d’Egypte sous le signe des Lumières, page illustre du Roman national, et l’expérience amère et douloureuse des populations égyptiennes asservies, d’abord intriguées, puis déçues devant les promesses universalistes non tenues : ce qui était présenté comme une libération, s’avère en réalité entreprise de domination. La grammaire de ce “malentendu colonial” s’est mise en place, toute entière, dès l’Expédition d’Egypte. Elle va ensuite scander toute l’histoire coloniale ultérieure, notamment via la mise en place du Code de l’Indigénat (1881), “à mi-chemin entre l’esclavage et la citoyenneté” (Ageron). En Algérie, les dispositions de ce Code séparent les musulmans algériens du reste de la population, y compris de la minorité juive, qui, elle, accède à la citoyenneté (décret Crémieux de 1870). La religion, sous sa forme musulmane, va dès lors peu à peu s’affirmer comme une ressource pour la lutte contre la domination coloniale. Après avoir rappelé que Jules Ferry, comme Bonaparte bien avant lui, reste persuadé de la mission civilisatrice de la République, en dépit des échecs qu’il constate en Algérie, Pierre-Jean Luizard termine son survol par le rappel des aléas de la politique coloniale française au Liban, prise en tenaille une fois de plus entre grands principes de souveraineté des peuples, et logique brutale de domination marquée, en particulier, par la répression massive conduite dans le Djebel druze (1925-27) par le General Sarrail, dont plusieurs rues, en France, portent le nom.

 

Jean-Paul Willaime a décliné ensuite, de manière plus courte mais non moins incisive et stimulante, les enjeux théoriques posés par le déploiement de la modernité. Il s’est s’appuyé sur plusieurs éléments de l’exposé précédent. Il a pointé, en particulier, le rôle majeur de la diachronie. Que l’histoire de la modernité occidentale se soit inscrite dans le contexte de la colonisation est décisif. Car les “malentendus coloniaux”, construits sur les contradictions entre les idéaux généreux proclamés, et la logique de domination pratiquée sur le terrain, ont fortement nourri un processus de désenchantement de la modernité. La première modernité a été colonisatrice, machiste, fondée sur la croyance de la supériorité culturelle des Occidentaux. Aux Grands Récits triomphants de cette modernité, au milieu du XXe siècle, succèdent des discours désutopisés, plus réflexifs. Aboutissant à ce que Jean-Paul Willaime définit comme l’ultramodernité, marquée par une poursuite de la modernité sur un mode plus auto-réflexif, avec une forme de sécularisation interne. La décolonisation et son droit d’inventaire sont passés par là, désenchantant la modernité, et ouvrant sur la séquence ultramoderne que nous vivons toujours : on n’est pas sorti de la modernité, car les processus de différenciation fonctionnelle des sphères, les méta-récits des Droits de l’Homme et des libertés individuelles sont toujours structurants. On ne peut pas tout déconstruire, tant “l’institution imaginaire de la société” (Castoriadis) a besoin de repères. Mais la modernité effectue désormais un retour plus critique sur elle-même. Avec en perspective l’idée que cette modernité -avec ses déploiements dans le temps- n’est peut-être pas condamnée à être impérialiste… Jean-Paul Willaime rappelle au passage le travail typologique d’Eisenstadt, mais aussi d’Alain Touraine, qui dans sa Défense de la modernité (2018), distingue la modernisation endogène, la modernisation dépendante, la modernisation exogène. Il ouvre sur ce constat heuristiquement fécond : la modernisation n’est pas idenfiable à l’occidentalisation. C’est est fini du monopole occidental sur la modernité.

 

De nombreux collègues ont ensuite pris la parole pour alimenter le débat commun. Jean Baubérot a appuyé l’importance de la diachronie dans l’analyse sociologique de la modernité, et les vertus du décentrage et des échelles d’observation. Dorra Mameri a soulevé l’hypothèse, dans les enjeux contemporains d’organisation de l’islam, d’une tentation néogallicane parée aux couleurs de l’universalisme. Philippe Portier avance l’importance des déterminants économiques pour contribuer à expliquer l’exportation coloniale du modèle occidental, ainsi que le rôle clef des variables institutionnelles et juridiques, avec l’exemple de Mayotte, où le durcissement des régulations sur le port des signes religieux s’explique par la départementalisation. Valérie Assan revient quant à elle sur le traitement différencié des juifs et des arabes d’Algérie, au XIXe siècle, en pointant que  la raison principale de l’accès à la citoyenneté des juifs d’Algérie tient dans leur caractère minoritaire, qui n’entraîne pas les mêmes conséquences, pour la métropole. D’autres interventions, dont celle de Martine Cohen, nourrissent le débat. La discussion théorique s’achève sur l’enjeu des rapports éventuels entre Daech et l’ultramodernité, appelant à poursuivre la riche réflexion initiée par Pierre-Jean Luizard et Jean-Paul Willaime.

 

(©  Laurence Mabit)

 

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