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Les transformations du religieux en Europe sont telles qu’il est devenu difficile de les expliciter finement.

Pour appréhender les faits religieux, l’enjeu scientifique est de croiser une pluralité de théories et de méthodologies.

Empruntant à des champs disciplinaires variés, approches statistiques, analyse à partir de documents visuels, de réseaux, de discours ou encore à partir d’approches comparatives, peuvent être convoquées.

Au carrefour d’approches plurielles, le séminaire proposé a pour objectif de discuter les transformations en cours au travers de plusieurs prismes, en particulier la porosité entre les disciplines académiques : histoire, sociologie, anthropologie, ethnologie, théologie, droit, économie, géographie, science politique, sciences de l’éducation… travaillant chacune à leur manière à la compréhension renouvelée du fait religieux contemporain.

De nouvelles approches thématiques ont récemment renouvelé les études, tout en soulevant des questions débattues : études de genre, études post-coloniales, etc.

Dans ce contexte, les choix théoriques et méthodologiques pour la recherche sont cruciaux. Sont-ils le résultat des intuitions du chercheur devant son objet, pistant les « sources innovatrices des données confirmant une hypothèse difficile à étayer en utilisant des méthodes plus conventionnelles » (Davie, 2013, p. 113) ?

Que signifie le relatif désintérêt, en France, pour l’usage des données quantitatives dans l’étude des faits religieux, particulièrement dans les années 1990 ? Quelle est la réalité de « l’interdisciplinarité » : est-ce une facilité de langage pour signaler des emprunts méthodologiques entre disciplines, ou est-ce une véritable pratique (cf. « socio-histoire ») ? Comment engager une approche comparative et à quelle(s) échelle(s) ? Ques sont les présupposés théoriques de tels choix : des écoles de pensée sont-elles mobilisées de manière préférentielle ? Quels sont les principaux auteurs sollicités et pour quelles raisons ? Ces pratiques ont-elles des implications institutionnelles et académiques ?

S’interroger de manière réflexive sur les [nos] pratiques de recherche s’inscrit dans un état de la recherche renouvelé depuis le milieu des années 2000 principalement.

En effet, si des études existaient antérieurement sur les théories des religions (et en particulier sur la théorie de la sécularisation) et sur les théories et les héritages des pionniers (Durkheim, Weber, Eliade…), les approches méthodologiques ont depuis été interrogées de manière systématique.

Plusieurs ouvrages s’essaient à une synthèse des pratiques en la matière, d’abord dans le champ académique anglophone : dès 2005, la collection The Routledge Companion s’intéresse à The Study of Religion (nouvelle édition augmentée en 2011), proposant des études tant sur les méthodes, les théories que les thématiques déployées dans les religious studies (Hinnels, 2010). En 2012, Robert A. Orsi présente à son tour une synthèse, plutôt orientée sur une analyse théorique et à partir de cas d’études, The Cambridge Companion to Religious Studies (Orsi, 2012).

Les pratiques méthodologiques sont approfondies par un ouvrage dédié publié en 2011, dirigé par Steven Engler et Michael Stausberg : The Routledge Handbook of Research Methods in the Study of Religion (Engler & Stausberg, 2011).

Dans l’espace académique francophone, l’histoire des religions a procédé à plusieurs bilans d’ordre thématique, témoignant des transformations des recherches et des élargissements des problématiques au cours des dernières décennies (pour les études les plus récentes, voir Boudon, 2012 ; Durand, 2012).

En sociologie des religions, des synthèses sur les apports théoriques et sur les reconfigurations du paysage religieux ont été produites à partir de la décennie 2000 (Hervieu-Léger & Willaime, 2001 ; Willaime, 2004 ; Bobineau & Tank-Storper, 2011). Plus récemment, l’AFSR s’est interrogée sur l’éventuelle « légitimité problématique » du religieux dans les sciences sociales en France .

La question des méthodes a été moins directement abordée dans le cadre de ces travaux. Ce séminaire de recherches a pour objet d’encourager la réflexivité sur les pratiques de recherches déployées sur le fait religieux, au sein de notre groupe de jeunes chercheurs.

Si ces interrogations – interdisciplinarité, comparaison, méthodes qualitatives et quantitatives, références théoriques… – ne sont particulières ni à notre groupe ni à notre objet d’études, il semble néanmoins que cette dimension de la recherche prend un caractère nécessaire dans le champ académique actuel, spécialement par l’absence de synthèse sur le sujet dans l’espace francophone.

Le séminaire n’entend limiter ni les objets d’études ni les approches, par définition.

Partant des terrains d’études de ses participants, il éclairera les questions méthodologiques et théoriques à l’œuvre dans le cadre de leurs recherches, à partir de leurs propres questionnements. Les séances et communications pourront s’articuler selon les axes suivants (donnés à titre suggestif, sans exclusive) :

  • Interdisciplinarité : apports et limites. Edgar Morin, en s’interrogeant sur l’interdisciplinarité, soulignait la « nécessité » d’une liaison réelle entre d’une part disciplines scientifiques, selon lui morcelées et isolées, et d’autres part les « réalités globales » (Morin, 1990). Pratiquement, entrer en interdisciplinarité ne va pas de soi et est objet de nombreux débats. De la discipline à l’indiscipline ou au chaos créateur (Oustinoff, 2013 ; Besnier, 2013), l’usage de l’interdisciplinarité semble d’abord affaire de « bricolage » ou d’hybridation, voire d’amateurisme certes éclairé, mais pas forcément gage de sérieux scientifique (Bühlera Ève Anne et al., 2006).
  • Comparer. D’une certaine manière, les sciences sociales sont nées, au XIXe siècle, de la comparaison : pourquoi ici est-il différent de là-bas ? Particulièrement prisée, la démarche comparative connaît un regain d’intérêt au sein des sciences sociales principalement à partir des années 1980. Cependant, les méthodes et les théories de la comparaison ne font que ponctuellement l’objet d’une interrogation systématique sur les enjeux épistémologiques sous-jacents (Vigour, 2005) : comment comparer ? Concepts, phénomènes, terrains, unités de comparaisons : tout est-il comparable (Burger et al, 2006) ? Dans quelle(s) mesure(s) laïcité(s) et religion(s) sont-elles comparables entre deux contextes culturels et historiques différenciés et, le cas échéant, selon quels critères mesurer points communs et différences (Bobineau, 2005) ? L’Europe est-elle une échelle de comparaison pertinente eu égard au fait religieux (Backstrom et al., 2010) ?
  • Méthodes quantitatives et qualitatives. La religion / la religiosité est-elle mesurable, et si oui, quelles en sont les données pertinentes et comment les recueillir ? Un modèle compréhensif des faits et comportements religieux est-il toujours nécessaire ? Doit-on concevoir l’une et l’autre de ces méthodologies comme complémentaires (De Meur et Rihoux, 2002) ? Les enquêtes des « valeurs » des Européens (European Values Surveys), conduites depuis le début des années 1980, ont-elles permis de mieux comprendre les faits religieux (Bréchon, 2011) ?
  • Terrains de recherches. Quelles articulations sont faites entre observation participative, engagement militant et objet d’études ? Quelles incidences ont les postures de « insider » ou de « outsider » pour l’étude des comportements religieux (Knott, 2010) ? Comment appréhender les questions linguistiques et de traduction (Kavka, 2012) ? Étudier les faits religieux suppose parfois pour le chercheur de pénétrer des cercles militants plus ou moins disposés à l’accueillir. Le chercheur doit-il alors se faire connaître comme tel ? Y a-t-il une éthique spécifique au chercheur s’intéressant aux faits religieux et, le cas échéant, selon quels critères (Bird & Lamoureux Scholes, 2011) ? L’étude des groupes radicalisés pose de telles questions, encore peu abordées dans les comités de réflexion éthique des organismes scientifiques.
  • Quels sont nos « maîtres » ? Une des portes d’entrée identifiant les choix théoriques à l’œuvre dans nos travaux est celle des « maîtres » sollicités et cités de manière plus ou moins récurrente. Qui sont-ils et quelles approches représentent-ils ? Nos maîtres sont-ils des spécialistes des études des faits religieux ou relèvent-ils d’un champ académique plus large (sociologie, histoire…) ? Comment inscrivent-ils leurs études dans ces champs académiques plus larges (par exemple, Smith et al, 2013) ? Comment définissent-ils la « religion » ou le « religieux » ? Quelles relations accordent-ils (ou non) avec la théologie (Helmer, 2012 ; Ford, 2010) ? À travers leur identification, peut-on dresser une cartographie de la recherche en sciences sociales du religieux ?